Georges Chennevière

 

 

Le frisson nouveau

 

On est frappé, en relisant aujourd'hui les vers parus il y a quinze ans, de voir combien il est facile de les dater, et comme certains d'entre eux ont vieilli, ceux-là précisément qui sont les plus caractéristiques de la manière symboliste, et que de nouvelles écoles essaient à l'heure actuelle de faire revivre. Quelle est, sincèrement, l'impression que me laissent les "Premiers Poèmes" de M. Henri de Régnier par exemple? Je viens de fermer le livre et je cherche à me rappeler: je suis très étourdi; j'ai entendu de la musique; j'ai vu des paysages extraordinaires où il y avait de l'or, des avalanches d'or, quelques fleurs naturelles, des maisons, des Dames penchées sur l'eau... pardon, je veux dire: qui miraient "l'antiquité des ors les plus sacrés" (il s'agit de leurs cheveux) dans le "gel glauque des étangs"; ces Dames étaient en exil et regardaient des Chevaliers armés de pied en cape, qui venaient de la Ville, au crépuscule. Il y avait aussi beaucoup de choses qui saignaient dans le soir, autant de pierres précieuses que dans les grottes de Monte-Christo: béryls, opales, émeraudes, chrysolithes, diamants, saphyrs, etc... plus des amphones ou onyx, de la soie, des brocarts, sans compter une ménagerie héraldique très bien montée: Chimères, Guivres, Licornes, Paons noirs et Stryges. C'est étonnant comme mes impressions ressemblent à un inventaire. D'autres souvenirs accourent en foule, des souvenirs de détail: beaucoup de mots simples avaient une majuscule, Désir, Vigilante, Passante, Bienvenue, Celui, Ceux, Celles. Je ne me rappelle plus les titres de chaque poème: je les ai oubliés dès les premiers vers. Les sujets se sont réduits dans ma mémoire à quelques promenades et quelques gestes: l'Ame se regarde dans le Gel; elle se retourne et voit passer la Douleur, la Joie, L'Espoir, l'Amour; elle leur serre la main, leur adresse deux ou trois compliments bien sentis et part avec le Destin, qui a un Glaive rutilant. Ils errent tous les deux dans la forêt ensanglantée; parfois ils pénètrent dans la Maison, pour l'aérer, et regarder par la fenêtre les fameux chevaliers avec les Bêtes des écus qui mordent et les peunous de sinople écartelés d'azur. Quand ils les ont assez vus, ils se tournent du côté du Temps et des Clepsydres, puis ils allument la Lampe, et comme ils ont perdu la Clé de la Porte, ils restent dans la maison et ils s'ennuient, – et moi aussi. – Il y a des vers que je n'ai pas du tout compris: j'opine qu'ils devaient être écrits dans une autre langue. Il y en a d'autres que j'ai mis un quart d'heure à déchiffrer: leur sens était généralement des plus simples. Enfin, de toute cette confusion (est-ce à moi qu'elle est imputable? ou au poète?) surnagent de beaux vers, qu'on n'avait jamais dits, profonds, graves, délicats, émouvants; ils sont très nombreux d'ailleurs, mais tout ce clinquant les efface et toute cette ferraille les étouffe.

D'ou vient la lassitude qui me reste? cet amas de souvenirs incohérents, que je ne parviens pas à débrouiller? Pourquoi ai-je oublié le [202] titre de chaque poésie et les sentiments qu'elle exprimait? C'est que d'un bout à l'autre du livre, le décor varie très peu, à cause de la trop grande abondance des détails: il est trop minutieux et trop précis. Je sais que ce sont là des rêveries: les formes sont les accidents de la rêverie, mais leur mobilité même les rend incertaines. Or, dans notre cas, le poète les immobilise, les décrit, les juxtapose. L'ensemble a beau être bigarré: il ne change pas. De même, rien n'est plus monotone en musique que la suppression complète du rhythme jointe à l'opposition continuelle des timbres<.> Tous les arts ont besoin d'une harmonie fondamentale, de l'unité sous laquelle la vie n'est pas. Les Symbolistes, qui ont volu être spontanés et subjectifs, obéissent en réalité à un déterminisme d'inspiration rigoureux, qui a peu de rapport avec l'illogique des impressions et la fluidité des états d'âme. Ce mécanisme, c'est l'influence en retour du métier sur le génie. Dans un poème symboliste, vous verrez toujours une route, une forêt, quelqu'un qui attend, un étang dans le voisinage, la Ville au loin, la Passante et le Bienvenu d'Amour. L'aurore y est inconnue et l'automne perpétuel. Sans prétendre réhabiliter les brunes, à l'heure où l'eau oxygénée donne raison à M. Henri de Régnier, je constate timidement que toutes les femmes de ses poèmes sont blondes (cf. Premiers Poèmes, pp. 16, 26, 34, 40, 50, 66, 73, 86, 95, 163....) Ce détail, insignifiant en soi, prouve simplement que le poète a une vision très restreinte des choses et qu'il n'est pas imaginatif. De même la vitre, l'eau, le lac deviendront des gels glauques, moirés et dorés, – et chaque fois que le poète en parlera, il les désignera par cette périphrase.

Enfin, cette mosaïque de détails, qui nuit à la forme, nuit aussi – et beaucoup plus encore, au symbole même. Quand M. Maeterlinck compare les heures à des Vierges indifférentes qui passent auprès de nous sans sourire et ne dénouant leurs ceintures que si nous leur avons fait signe, l'image est belle, le symbole profond, parce que toute l'idée y est contenue et qu'il ne contient rien d'étranger à l'idée. Que fera M. Henri de Régnier? il décrira minutieusement les vêtements de vierges, les opales qui annèlent leurs doigts; il y aura dans le voisinage un Oiseau bleu dont le jeu gennal dispersera des rubis suprêmes et une licorne d'armoirie qui écrasera les rubis au bris de ses sabots. Est-ce que l'oiseau et la licorne ajoutent quelque chose au symbole? Nous avons perdu de vue l'idée depuis longtemps: vous raffinez sur l'accessoire, sur l'accidentel, et cet accessoire revient à chaque page et resservira pour n'importe quel autre symbole. J'ajoute que le procédé est aujourd'hui facile, qui consiste à personnifier les sentiments ou les abstractions, et à mettre une majuscule aux noms communs. Une fois que vous avez écrit: Sourire, Espoir, Joie..., vous pouvez les habiller comme il vous plaira, les orner de tous les attributs possibles, les faire s'asseoir, se promener le long de la mer, boire à la fontaine, dormir. Cela n'avance à rien. Est-ce du symbole? non, c'est de la rhétorique et nous avons affaire à des mannequins. Cette façon d'envisager toutes choses comme un être pensant aboutit d'ailleurs à un anthropomorphisme puéril: quand le sentiment que vous leur prêtez vient d'une image que leur forme vous suggère, très bien, mais quand la personnification est fabriquée pour du tableau, elle est presque [203] toujours ridicule. Et puisque le symbolisme prétendait réagir contre l'impassibilité des Parnassiens, et sauver les droits de l'inspiration, nous pouvons à notre tour nous demander si celle-ci était véritablement nouvelle et si elle comportait une telle révolution dans la forme, un tel attirail dans la mise en œuvre. Quel est le sentiment qui a servi de thème préféré aux symbolistes? la mélancolie de l'âme en face de l'universel écoulement des phénomènes, ses efforts pour éterniser l'éphémère et survivre à sa propre dispersion, – avec tout le cortège des états secondaires qui en dérivent, angoisses de l'attente, regrets du passé, tristesse de la mémoire, silences de l'être, qui, ne voulant plus subir la nature, se crée des paysages artificiels, pour se chercher sans se trouver. Tout cela nous a valu des chefs-d'œuvre comme les "Scènes au Crépuscule", chefs-d'œuvre parce que l'inspiration y demeure maîtresse du métier, et qu'elle n'a pas besoin de rhétorique pour se faire illusion sur ces défaillances, encore faut-il ajouter, pour être juste que cette inspiration est assez voisine de celle des "Méditations", ces sortes de sujets ne sont pas inépuisables, un tel état d'âme est au fond peu varié et ne se prête pas à d'éternelles modifications. Qu'arrive-t-il? le poète rappelle à lui la troupe des Licornes et des Guivres, ressème les pierres magiques, remplace l'inspiration par le métier, décrit des boucles de ceinture et des oriflammes, et retourne ainsi aux pires procédés parnassiens qu'il combattait tout à l'heure.

Les disciples et les successeurs des Symbolistes n'ont rien apporté de nouveau. Quelques-uns se sont contentés d'un éclectisme prudent; ceux qui ont réagi contre le Symbolisme n'ont rien trouvé pour le remplacer, et ceux qui ont voulu lui refaire une virginité ou bien exagèrent les procédés – ce qui permet de voir, à un fort grossissement, les défauts qui avaient passé inaperçus, ou bien atténuent les audaces qui avaient d'abord effrayé le public et reprennent de vieux sujets en les mettant à portée de tout le monde. Ceci est une tentative de vulgarisation, plutôt qu'un essai de renouvellement littéraire.

Les fidèles de Mallarmé sont arrivés aux dernières limites de l'exprimable et l'individualisme en poésie s'est perdu dans cette orchestration verbale qui n'est ni de la musique, ni de la poésie, ni surtout de l'art, car on m'accordera que l'art doit être compris par d'autres gens que l'artiste. Sinon, pourquoi ne pas pousser le subjectivisme jusqu'à se créer une langue spéciale, indéchiffrable pour le vulgaire et à travailler sur des sujets comme le suivant, d'une originalité incontestable: "impressions ressenties sur le Puy-de-Dôme à 393m95 de hauteur, côté ouest, le 26 mai 19..., par un temps de pluie, le corps incliné à 45o?"

Des gens plus sages, comme M. Jean Moréas, ont renoncé à cette originalité de mauvais aloi! malheureusement ils n'en ont pas trouvé de bon aloi, leurs exercises consistant à faire des pastiches de Ronsard ou de Racine sous prétexte que les classiques restent malgré tout les maîtres de l'art. D'abord il est permis d'en douter, et, en outre, il n'est pas besoin, pour le prouver, de transformer la poésie en une gymnastique de chambre, bonne tout au plus à récréer de vieux professeurs d'archéologie.

Jusqu'à présent, je n'ai parlé que des maîtres (?) Derrière eux se traîne la foule grouillante des médiocres! neurasthéniques, névrosés, [204] nuptiques; béquillards de l'inspiration. Quand la poésie sera-t-elle enfin délivrée de ces défroques piteuses: le soir saignant, la forêt saignante, l'Elue songeuse, l'eau plate, le cygne, les nénuphars, les asphodèles, le clair de lune malade lui aussi? Que dirait Hugo, s'il voyait sur les couvertures des valses lentes à la mode, ce qu'est devenue sa "rêverie immense de la lune"? Dans ce paysage conventionnel s'est réfugié ce sentimentaliste fade, qui n'a pour lui ni l'excuse de l'art, ni celle de la sincérité. Nous avons enfin, suprême raffinement, les amateurs de sensations anormales, qui se sont voués au culte de l'Immortelle Idole, verdâtre, hiératique, émaciée; les martyrs du baiser, égratignés par les ronces, avec des rubis de sang le long du cou. Il n'est pas aujourd'hui d'employé rêveur ou d'aspirante au brevet qui ne s'accorde du génie pour avoir fabriqué une pièce de vers variant comme inspiration entre la platitude écœurante des lauréates de "Femnina" et le sensualisme détraqué des Invertis.

Il est temps que la pensée reprenne ses droits. Apprenons à penser. L'artiste doit refaire l'évolution qui l'a précédé et devenir un homme de son époque. Ces truismes sont bons à dire aujourd'hui, car on oublie un peu trop, qu'au moment où Verlaine s'agenouillait aux pieds de sa mère Marie, où M. Henri de Régnier attendait la Passante d'Amour, il existait en Europe des hommes comme Ibsen, Renan, et Nietzsche dont les préoccupations étaient infiniment plus graves et plus élevées. La poésie a besoin d'être renouvelée: il faut qu'on y sente de nouveau circuler l'idée et l'inspiration. La forme a été libérée: on lui a fait subir toutes les modifications nécessaires et possibles et les poètes d'aujourd'hui ont en mains un instrument souple et docile.

Pour les idées, ils n'ont qu'à regarder autour d'eux. La vie moderne en vaut bien la peine. Il est curieux, je pense, d'examiner les tendances de l'humanité actuelle, les lois des groupements sociaux, leurs modes de vie, la prépondérance de la collectivité, l'absorption de l'individu dans la cité. Que la vie humaine ait une mission particulière, ou qu'elle ait sa fin en soi, il n'en est pas moins vrai qu'elle ne progresse que grâce au sacrifice incessant de l'individu à l'"unanime". Elle ira plus vite si l'individu est de bonne volonté, mais elle ira toujours et malgré lui, car on ne s'insurge pas contre des forces naturelles. Je ne nie pas le moi: chaque moi est un exemplaire unique dans l'espace et le temps, mais il ne constitue à sa façon qu'un des produits de l'espèce à un moment déterminé. Je constate d'ailleurs que le meilleur de ce moi, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments et des aspirations qui le dépassent, vient de la pression du groupe sur lui. Le reste, c'est l'instinct féroce, qui ne songe qu'à la conservation de la vie, et médite sur tous les moyens possibles de s'en assurer les jouissances.

On peut cultiver son moi sans avoir la vanité de se débattre contre des lois inexorables, et surtout sans se donner le ridicule de les nier. La philosophie moderne, Nietzsche surtout a montré l'inutilité foncière de la religion et de la morale et débarrassé l'homme de pas mal d'illusions et de préjugés. L'homme en est-il plus libre? il a simplement pris une nouvelle attitude vis-à-vis d'un mystère inéclairci. J'insiste sur ce point pour montrer l'influence prépondérante que l'espèce en général, et par suite n'importe quel groupement humain exerce sur [205] l'individu, depuis les lois purement physiques, jusqu'à celles, un peu plus complexes, qui règnent dans une foule, un salon, un milieu déterminé. Or, l'art n'a pas encore traité ces sortes de sujets. Et il ne s'agit pas ici de "réintégrer l'univers dans le subconscient", de montrer, à grand fracas que la poésie doit s'occuper – étonnante nouvelle! – doit s'occuper, dis-je, de l'univers; il ne s'agit pas non plus de faire du Barrès, de reconstituer les origines lointaines de notre moi et de marcher vers l'avenir en lui tournant le dos: nous sommes en présence de faits indéniables, de réalités actuelles. On ne s'est pas encore occupé des drames qui peuvent agiter une foule; de la morale particulière que nous avons au théâtre, en présence d'un assassin, et chez nous; de l'attitude que nous prenons en pénétrant dans un milieu pour la première fois; de la force irrésistible des sentiments unanimes: haine, colère, bravoure, enthousiasme, curiosité; de l'aide merveilleuse qu'apporte à l'idée ou au sentiment d'un homme la coopération d'un groupe; du progrès que cette idée ou ce sentiment effectue à son tour chez l'individu, quand ils sont partagés par mille, cent mille, un million d'individus; en un mot de la vie unanime et pas du tout métaphorique d'un groupement, quel qu'il soit, et dans quelque endroit qu'il soit. A ceux qui souriraient je conseille de lire certaines pages de la "Vie des Abeilles", où M. Maeterlinck imagine la représentation que se ferait de l'humanité un spectateur qui la regarderait travailler de très haut, dans ce cas, est-ce l'individu en lui-même qui l'intéresserait? Il étudierait simplement les hommes, leur manière unanime de vivre, d'être heureux, de travailler, de se réunir; il ferait des expériences sur leur ténacité, leur audace, ou leur bassesse, en démolissant par exemple deux ou trois villes, en dispersant les habitants, afin de voir comment ils interprèteraient cet événement inattendu et ce qu'ils feraient pour le réparer, et il découvrirait ainsi bien des mystères que nous ne soupçonnons pas encore, et qui fourniront à l'art les sujets dont il a besoin pour se renouveler. Quittons la rue et montons sur les toits pour contempler la rue.

Le bon sens et le mauvais vouloir multiplient les objections: on nie les sentiments unanimes, facétie qui ne dénote pas une recherche excessive; on prétend ailleurs que ce sont là des rengaînes archaïques et que l'art depuis longtemps a devancé nos projets, – et l'on cite n'importe qui: Baudelaire, Sophocle, Shelley; pourquoi pas Ronsard, Columelle, ou Théocrite? Le snobisme, il est vrai, traite de vieilleries, tout ce qui peut paraître nouveau, les snobs étant des conservateurs attardés. Enfin, sans contester la présence des sentiments unanimes, quelques-uns n'y voient pas matière à poésie. Pourquoi? Il n'y a pas de poétiques. Tous se prêtent à l'art, si on veut se donner la peine de les approfondir, car la vulgarité ou le prosaïsme ne viennent jamais que de la façon plus ou moins superficielle dont on les interprète.

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Vox. Publication mensuelle.
Nr. 19, Jg. 2, 1905, Juli, S. 201-205. [PDF]

Gezeichnet: Georges Chennevière.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien). Ein Druckfehler wurde korrigiert (S. 202).

 

 

Literatur

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