Jules Lemaître

 

 

M. Paul Verlaine et les poètes "symbolistes" & "décadents"

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Rezeption: Lemaître
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Texte zur Verlaine-Rezeption
Texte zur Mallarmé-Rezeption
Texte zur Theorie und Rezeption des Symbolismus

 

Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les Poèmes saturniens se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des paresses de mémoire.

Écoutez d'abord ceci:

La lune plaquait ses teintes de zinc
        Par angles obtus;
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris. La bise pleurait
        Ainsi qu'un basson.
Au loin un matou frileux et discret
Miaulait d'étrange et grêle façon.

[8] Moi, j'allais rêvant du divin Platon
        Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l'œil clignotant des bleus becs de gaz.

Et puis c'est tout. – Qu'est-ce que c'est que ça? – – C'est une impression. C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue de Paris la nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve drôle de songer à Salamine et à Platon sous "l'œil des becs de gaz". – Pourquoi est-ce drôle? – Je ne sais pas. Peut-être parce que Platon est mort voilà plus de deux mille ans et parce qu'un coin de rue parisienne est <extrêmement> différent de l'idée que nous nous faisons du Pnyx ou de l'Acropole. – Mais, à ce compte, tout est drôle. – Parfaitement. Un poète selon la plus récente formule est avant tout un être étonné. – Mais ce monsieur qui est si fier de penser à Platon en flânant sur le trottoir, l'a-t-il lu? – A la vérité, je ne crois pas. – Mais le paysage nocturne qu'il nous décrit n'est-il pas difficile à concevoir? "Plaquer des teintes de zinc par angles obtus", cela n'a aucun sens. Voit-on si nettement la fumée des toits, la nuit, surtout quand les becs de gaz sont allumés? Et cette fumée a-t-elle jamais la forme d'un cinq, surtout quand il fait du vent ("La bise pleurait")? Et, si la lune éclaire, comment le ciel peut-il être "gris"? Et, si le matou qu'on entend est "discret", comment peut-il miauler "d'étrange façon"? Il y a dans tout cela bien des mots mis au hazard. – Justement. Ils ont le sens qu'a voulu le poète, et ils ne l'ont que pour lui. Et, de même, lui seul sent le piquant du rapprochement de Platon et des becs de gaz. Mais il ne l'explique pas, il en jouit tout seul. La poésie nouvelle est essentiellement subjective. – Tant mieux pour elle. Mais cette poésie nouvelle n'est alors qu'une sorte d'aphasie. – Il se peut.

Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était celle que l'on comprenait):

Le souvenir avec le crépuscule
Rougeoie et tremble à l'ardent horizon
De l'espérance en flamme qui recule
Et s'agrandit ainsi qu'une cloison
Mystérieuse, où mainte floraison
– Dahlia, lis, tulipe et renoncule –
S'élance autour d'un treillis et circule
Parmi la maladive exhalaison
De parfums lourds et chauds, dont le poison
– Dahlia, lis, tulipe et renoncule –
Noyant mes sens, mon âme et ma raison,
Mêle dans une immense pâmoison
Le souvenir avec le crépuscule.

Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore lumineux et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et paradisiaques; mais comment peut-il figurer les deux à la fois? Et "le souvenir rougeoyant avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance", qu'est-ce que cela signifie, dieux justes! La "maladive exhalaison de parfums lourds" (les parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir; mais "l'immense pâmoison", ce serait plutôt l'espérance... O ma tête!...

Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la développe pour elle-même ou plutôt la laisse se développer avec une sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil éteint. "...Crépuscule, souvenir... Il rougeoie; espérance... Il fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule..." Ni le rapport entre les images et les idées ni le rapport des images entre elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses rappels de sons, ses entrelacements et ses endoiements, est d'une harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite pièce n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, mais dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils sont tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le songe encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments que le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement. C'est presque de la poésie avant la parole; c'est de la poésie de limbes, du rêve écrit.

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Revue bleue. Revue politique et littéraire.
1888, Nr. 1, 7. Januar, S. 2-14. [PDF]
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32861147f/date1888
URL: https://archive.org/details/revuebleuepoliti41pari

Unser Auszug: S. 7-8.

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Revue bleue. Revue politique et littéraire  online
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Werkverzeichnis


Verzeichnisse

Barre, André: Le Symbolisme. Essai historique sur le mouvement symboliste en France de 1885 à 1900. Suivi d'une Bibliographie de la poésie symboliste. Paris: Jouve 1911.
[Bd. 2:] Bibliographie de la poésie symboliste.
URL: https://archive.org/details/lesymbolismeessa00barr
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k21337s

Talvart, Hector / Place, Joseph: Bibliographie des auteurs modernes de langue française (1801-1953). Bd. 12. Paris: Éditions de la Chronique des lettres françaises 1954.
S. 129-166: J. Lemaître.



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URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32861147f/date

Lemaître, Jules: Poètes français contemporains: M. Leconte de Lisle. In: La Revue politique et littéraire. 1880, Nr. 8, 21. August, S. 172-182.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32861147f/date

Lemaître, Jules: Critique contemporaine: M. Ferdinand Brunetière. In: Revue politique et littéraire (Revue bleue). 1884, Nr. 24, 13. Dezember, S. 737-745.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32861147f/date
Wiederholt in:
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URL: https://archive.org/details/diezukunft55hardgoog

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URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32856694b/date

Lemaître, Jules: La jeunesse sous le second empire et sous la troisième république. In: Revue politique et littéraire (Revue bleue). 1885, Nr. 24, 13. Juni, S. 738-744. [PDF]

Lemaître, Jules: Poètes contemporains: M. José-Maria Heredia. In: Revue politique et littéraire (Revue bleue). 1885, Nr. 25, 19. Dezember, S. 787-792. [PDF]

Lemaître, Jules: M. Paul Bourget. In: Revue bleue. Revue politique et littéraire. 1887, Nr. 7, 12. Februar, S. 193-200. [PDF]

Lemaître, Jules: Romanciers contemporains: M. Jules Barbey d'Aurevilly. In: Revue bleue. Revue politique et littéraire. 1887, Nr. 26, 25. Juni, S. 801-806. [PDF]

Lemaître, Jules: [Rezension zu:] Charles Baudelaire: Œuvres posthumes et Correspondances inédites, précédées d'une étude biographique, par Eugène Crépet (Quantin). In: Journal des débats politiques et littéraires. 1887, 4. Juli, S. *1-2.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb39294634r/date

Lemaître, Jules: M. Paul Verlaine et les poètes "symbolistes" & "décadents". In: Revue bleue. Revue politique et littéraire. 1888, Nr. 1, 7. Januar, S. 2-14. [PDF]
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32861147f/date1888
URL: https://archive.org/details/revuebleuepoliti41pari

Lemaître, Jules: Causerie littéraire [u.a. zu: Mallarmé (Übers.), Les Poèmes d'Edgar Poe]. In: Revue bleue. Revue politique et littéraire. 1888, Nr. 15, 13. Oktober, S. 473-476. [PDF]

Lemaître, Jules: Les contemporains. Études et portraits littéraires. Quatrième série. Deuxième édition. Paris: H. Lecène et H. Oudin 1889.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6107903z
URL: https://archive.org/details/lescontemporain03unkngoog   [cinquième édition 1889]

Lemaître, Jules: Un petit fils de Villon. Pauvre Lélian (Paul Verlaine). In: Les Annales politiques et littéraires. Revue populaire paraissant le dimanche. 1892, 4. September, S. 147-148.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34429261z/date

Lemaître, Jules: L'art de Paul Verlaine. In: Les Annales politiques et littéraires. Revue populaire paraissant le dimanche. 1896, 12. Januar, S. 21-22.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34429261z/date

 

 

 

Rezeption: Lemaître

Raynaud, Ernest: M. J. Lemaître et les poëtes Décadents [I u. II ]. In: Le Décadent. Jg. 3, 1888: Nr. 5, 15.-29. Februar, S. 5-7; Nr. 6, 1.-15. März, S. 6-9. [PDF]

Bettelheim, Anton: Neuere französische Kritiker. In: Das Magazin für die Litteratur des In- und Auslandes. Jg. 57, 1888, Nr. 17, 21. April, S. 256-258. [PDF]

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URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205210q

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Groth, Ernst: Zur literarischen Kritik in Frankreich. In: Blätter für literarische Unterhaltung. 1892, Nr. 27, 7. Juli, S. 417-419.
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Brunnemann, Anna: Pariser Kritiker. In: Die Gegenwart. Wochenschrift für Literatur, Kunst und öffentliches Leben. Bd. 53, 1898, Nr. 9, 26. Februar, S. 136-138. [PDF]

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URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/004528837
URL: http://ebooks.library.cornell.edu/n/nora/index.html

Giraud, Victor: Les maîtres de l'heure. Essais d'histoire morale contemporaine. Jules Lemaître. Édouard Rod. Anatole France. Le bilan de la génération littéraire de 1870. Troisième édition. Paris: Hachette 1914.
URL: https://archive.org/details/lesmaitresdelheu01gira

Thibaudet, Albert: Les trois critiques. In: La Nouvelle Revue Française. 1922, Nr. 111, 1. Dezember, S. 715-726. [PDF]

Thibaudet, Albert: Physiologie de la critique [1922]. Hrsg. von Michel Jarrety. Paris 2013 (= Collection "Le goût des idées").

 

 

 

Literatur

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Vgl. S. 84.

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Höllerer, Walter (Hrsg.): Theorie der modernen Lyrik. Neu herausgegeben von Norbert Miller und Harald Hartung. 2 Bde. Darmstadt 2003.

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Lethève, Jacques: Impressionistes et symbolistes devant la presse. Paris 1959.

Michaud, Guy: Le symbolisme tel qu'en lui-même. Paris 1995.

Nordmann, Jean-Thomas: La critique littéraire française au XIXe siècle (1800 – 1914). Paris 2001 (= Le livre de poche, 567).

Roger, Thierry: Jules Lemaitre et la querelle de l’impressionnisme [Febr. 2012].
URL: http://www.fabula.org/colloques/document1609.php

Steinmetz, Jean-Luc: Du poète malheureux au poète maudit (réflexion sur la constitution d’un mythe). In: Œuvres & Critiques 7.1 (1982), S. 75-86.

Wellek, René: Geschichte der Literaturkritik, 1750 – 1950. Bd. 3. Das späte 19. Jahrhundert. Berlin u.a. 1977.

 

 

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