Tristan Derème

 

 

Lettre de France

II. Esquisse de la poésie française actuelle.

 

En 1832, dans la préface d'Albertus, Théophile Gautier écrivait en parlant de lui-même: "Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le vent ne souffle pas à la poésie . . ." Il est permis de se demander s'il penserait aujourd'hui d'une autre manière et l'on sait que les poètes de tous les temps ont déploré, et assez justement, l'hostilité ou l'indifférence du public envers leurs ouvrages. Toujours, les écrivains se reportent par la pensée à des époques antérieures qui prennent à leurs yeux l'aspect de paradis à littérateurs, car d'un état social ce qui subsiste seulement ce sont les œuvres de l'esprit, et les civilisations disparues nous donnent l'aimable illusion de ne s'être souciées que de lettres, d'arts et de sciences: c'est ainsi que si nous songeons au siècle de Louis XIV nous ne voyons que des écrivains, des artistes, des savants, des politiques et des amateurs et nous ne pensons pas qu'il y avait alors une foule grouillante qui vendait du drap au Marais, à Bourges ou à Bayonne, qui buvait du vin blanc, le dimanche, sous les treilles où rentrait le foin, les soirs de Juin, dans les prairies provinciales et se préoccupait assez peu des tragédies de Jean Racine et ne savait même pas que Descartes eût disserté de la Méthode.

Ce phénomène historique n'est nullement fait pour servir les écrivains qui respirent encore; la foule, avec un sourire narquois, leur montre leurs ainés qui règnent sur les siècles de jadis ou de naguère. "Quelle étrange manie," dit M. Baliveau à Damès, le jeune poète, dans la Métromanie de Piron

"Quelle étrange manie! Hé, dis-moi, misérable!
 A de si grands esprits te crois-tu comparable?
"

M. Clément Vautel, de la sorte, a pu l'autre jour dans le Matin reprocher à MM. Jammes, Paul Fort et Verhaeren de n'être pas aussi imposants que Victor Hugo, Lamartine et Musset; mais c'est mal faire que de mettre en balance des hommes encore occupés à composer leur œuvre [114] avec des poètes chargés d'un siècle de gloire et de comparer Victor Hugo tel qu'on le voit en 1912 à M. Francis Jammes tel qu'il apparaît dans la même année. Quand Victor Hugo avait l'âge de MM. Jammes et Fort il était loin d'être universellement admiré; on le traitait assez volontiers de vandale et de fou furieux et l'on opposait à son soleil levant ces pauvres lampions qu'étaient Raynouard, Lemercier et Etienne, * car il s'est trouvé dans tous les temps des critiques pour préférer Pradon à Racine et Jean Aicard à Paul Verlaine. Que l'on veuille bien attendre cent ans et l'on reprendra le parallèle. Mais les jeunes poètes peuvent aujourd'hui répondre avec leur frère de la Métromanie:

"Ces maîtres même avaient les leurs en débutant,
 Et tout le monde alors put leur en dire autant."

 

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Si on laisse dans le tourbillon de leur vaine renommée et de l'encens populaire ou mondain qui les environne MM. Rostand et Richepin qui intéressent plutôt le chapitre de la publicité ou des accessoires de théâtre que celui des lettres, il apparaît nettement que la situation poétique est actuellement dominée par les représentants de ce lyrisme qui a ses sources dans les livres de Charles Baudelaire, de Paul Verlaine, de Stéphane Mallarmé et de Tristan Corbière. Il n'est pas un poème de valeur à notre époque qui ne se ressente de l'atmophère qu'ont <créée> Rimbaud, Laforgue, Samain, Moréas, Rodenbach, Guérin parmi les morts et, parmi les vivants, MM. Francis Jammes, Paul Fort, Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Stuart Merrill, Vielé-Griffin, <Gustave> Kahn et le Maurice Maeterlinck des Serrres Chaudes. Ceux-là sont tenus pour des maîtres et leur influence directe ou indirecte est profonde. Ils ont rejeté à l'infini, aussi bien pour le fonds que pour la forme, les limites de la liberté poétique; ils ont apporté, ou du moins développé, affiné, aiguisé et rendu parfois comme maladif le sens du mystère en face de la vie et de la destinée.

Derrière ces écrivains parvenus à la gloire, bataillent les troupes des jeunes poètes.

 

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M. Gabriel Vicaire écrivait, parlant de la poésie et des poètes en 1893 "Jamais pareille confusion ne s'était vue, ce qui n'est pas pour déplaire à ceux que ne trouble pas outre-mesure le sentiment de l'ordre et de la règle," et sur ce point il semble que depuis dix-neuf ans rien n'ait changé. Il n'y a plus [115] d'écoles; il y a beaucoup de manifestes et de doctrines, mais si un poète a trois disciples, il faut crier au miracle et les théoriciens même sont les premiers à ne suivre pas leurs propres théories.

Pourtant, si l'on observe scrupuleusement leurs inclinations, les poètes, malgré leur impatience de tout frein, peuvent être rangés en quelques groupes parmi lesquels le groupe de l'Abbaye et le groupe néo-classique attirent d'abord l'attention aussi bien par leur valeur que par le bruit qu'ils mènent.

 

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Ce qui caractérise le groupe de l'Abbaye, c'est son absolue liberté. Ses protagonistes, MM. Romains, Duhamel, Arcos, Vildrac et Chennevière, encore qu'influencés par Walt Whitman et Verhaeren, ont résolument mis sous leurs semelles toute tradition, toute loi, toute autorité et par conséquent toute mesure. Leur poésie est libre aussi bien dans sa pensée que dans son aspect.

Quelle est donc, outre la liberté, la qualité commune de ces esprits? C'est que le même spectacle les captive et c'est la vie sociale. La présence humaine, comme dit M. Duhamel qui est le critique, le Sainte-Beuve ou le Du Bellay du groupe, mais la présence humaine à l'état pur, considérée en soi, la simple contiguïté des individus à la fois dans le temps et dans l'espace avec ses conséquences, voilà l'objet de leurs méditations et de leur art. Pour eux, comme pour le vieux Grec, l'homme est un être qui vit en société. Ils n'écrivent pourtant pas de chapitres <d'économie> politique; ils composent des poèmes, c'est-à-dire qu'ils expriment, comme les poètes de tous les temps, leurs sentiments ou leurs passions par le moyen d'images; mais leur lyrisme sociologique, plus <volontaire> que spontané, en général trop viril pour être tendre, à la fois barbare et scientifique, apocalyptique et systématique, tantôt largement lucide et tantôt obscur et bégayant et, à certaines pages, étranglé d'une angoisse profonde qui n'est pas sans beauté, donne l'impression d'une force sourde et redoutable, constitue une forme rude et pesante et assez nouvelle de la poésie et qui est comme l'aboutissement de l'œuvre de M. Verhaeren.

 

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Les néo-classiques, eux, sont calmes et mesurés. Leur table est encombrée de règles exactes et de balances minutieuses. Ce sont hommes de goût et l'on sait qu'être homme de goût consiste à plaire non seulement à soi-même mais à certains morts révérés, à Jean Racine, par exemple, et quelquefois à l'abbé Delille. Ce sont des hommes d'ordre qui veulent rester dans ce qu'ils appellent la tradition française: pour ce faire, <ils> [116] chantent sous la bannière de Jean Papadiamantopoulous-Moréas, qui fut sujet hellène, pasticheur assez heureux qui usa son porte-plume et sa vie à traduire les pensées des autres dans la forme d'autrui.

On pourrait leur objecter, peut-être, que la tradition n'exige <pas> que les poètes se transforment en copistes des <chefs-d'œuvre> nationaux, que c'est aussi une tradition en France – et ailleurs – que d'innover; que La Fontaine, esprit classique s'il en est, a crié:

"Il nous faut du nouveau n'en fût-il plus au monde!"

et que Villon, Ronsard, Corneille, Racine, Rousseau et Hugo, dans l'histoire <des> lettres, font plutôt figure de révolutionnaires que d'élèves dociles des maîtres passés. A quoi nos poètes répondraient qu'ils innovent prudemment.

Leur langue, dont l'élégante sécheresse et la précision mécanique ne sont pas sans analogie avec la creuse perfection des vers de Voltaire, ne dédaigne pas d'exprimer par moments une manière de chaude sensualité dont on pourrait trouver l'origine dans les poèmes d'André Chénier. <Mais ce> sont des écrivains très raisonnables, très sages, trop discrets pour oser se donner licence d'être profondement originaux.

 

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En deça des néo-classiques bavardent les innombrables élèves de M. Dorchain, poètes sans existence propre qui voient le monde à travers les lunettes du romantisme, recommencent inlassablement les œuvres anthumes et posthumes de Victor Hugo, Vigny, Lamartine et Musset, n'ont pas encore lu Verlaine et ne soupçonnent pas que M. Jammes existe.

Au delà des poètes de l'Abbaye, c'est le futurisme éclatant, bariolé, illuminé d'éclairs de M. Marinetti qui rêve, au moins en théorie, d'anéantir le passé et de brûler les musées et les bibliothèques.

Mais, entre l'Abbaye et le Néo-classicisme, au centre du tableau, se trouvent ceux que j'appellerai les Fantaisistes (MM. Carco, Pellerin, Vérane, etc. . . .) et les Indépendants sans programme commun (MM. Frène, Puy, Deubel, Salmon, Mandin, Spire, Lavaud, Périn, etc. . . .) qui édifient le monument poétique de l'époque et dont je ne définirai pas aujourd'hui le lyrisme me promettant de consacrer mes prochaines lettres à la critique de leurs ouvrages.

 

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Si nous jetons un rapide coup d'œil sur la France actuelle, nous voyons que la poésie politique n'existe plus; il ne convient pas de s'en étonner si ce n'est qu'en des époques profondément troublées que purent éclore les Invectives de Claudien, * les Discours de Ronsard, les Tragiques d'Agrippa [119] d'Aubigné et les Châtiments de Victor Hugo. La poésie didactique et la poésie épique sont depuis longtemps défuntes ou plutôt il faudrait dire qu'elles n'ont jamais vécu chez nous. La poésie moralisatrice et pédagogique est morte elle aussi comme une pauvre chandelle depuis que Nietzsche a soufflé et personne aujourd'hui n'oserait plus écrire l'Ode sur l'Amour-Propre comme Lamotte-Houdar ni même la Conscience comme Victor Hugo.

La poésie actuelle est une poésie lyrique; son mode essentiel est l'expression du moi. Je sais bien que les poètes, même qui semblent le plus <détachés> de leur propre personne, n'ont jamais parlé que d'eux-mêmes; que les personnages de Phèdre ne sont que les divers aspects de l'âme racinienne et que les poèmes qui composent Emaux et Camées sont si peu distincts de Gautier qu'ils représentent la partie la plus intime du ciseleur, je veux dire sa pensée. Mais les poètes, jusqu'au siècle dernier, mettaient une certaine pudeur à dévoiler leurs sentiments particuliers; "le moi est haïssable" disait Pascal, ils ne se laissaient deviner qu'à travers des fictions et sous des termes généraux. Pourtant, de loin en loin et comme par éclairs, la poésie personnelle s'était laissé entrevoir. François Villon s'était hardiment mis en scène, et plus tard les indépendants du XVIIe siècle, Théophile et Saint-Amand. Puis Jean-Jacques Rousseau ébranla toute la littérature; après lui, le romantisme brisa les chaînes du moi, le symbolisme lui donna des ailes; aujourd'hui il règne en maître absolu. Dans les livres, le mot le plus employé est le mot je.

Chacun parle de soi, et c'est très bien ainsi; car si chacun le fait originalement, chacun nous livre une conception neuve des choses. Chacun parle directement de soi; on exprime un sentiment nu sans l'envelopper d'une anecdote ou d'un récit comme faisaient jadis Lamartine et naguère Coppée. On n'écrit plus, non plus, de sonnets sur Cléopâtre ou sur les troubadours et rares sont les mains qui ouvrent encore la porte de ces magasins de décors que l'on nomme l'antiquité ou le Moyen-Age.

Chacun juge par soi et la révolution cartésienne pénètre ainsi dans la poésie deux siècles après son entrée dans les sciences. M. Carco voit l'univers comme il l'entend. M. Vaudoyer écrit des vers réguliers parce que tel est son bon plaisir. M. Arcos écrit des vers libres parce que cela lui plaît. Plus de règles. Dès lors, plus de critique.

Non, plus de critique qui distribue des bons-points et des satisfecit, mais une critique qui s'efforce de comprendre l'art de chaque poète et de démêler ce qu'il apporte d'émouvant et de nouveau.

 

 

[Die Anmerkungen stehen als Fußnoten auf den in eckigen Klammern bezeichneten Seiten]

[114] * Cf. Albert de Bersaucourt. Les Pamphlets contre Victor Hugo.   zurück

[114] † Revue Hebdomadaire – février, 1893.   zurück

[116] * Le protégé de Stilicon et non pas notre excellent collaborateur M. Claudien.   zurück

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Rhythm.
1912, Nr. 7, August, S. 113-119.

Gezeichnet: Tristan Derème.

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Zeitschriften-Repertorium

 

 

Literatur

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