Oui, il y a encore ce qu'on est convenu d'appeler des écoles littéraires. Mais leur vie apparaît de moins en moins ardente. Les idées dont elles éclairent les cerveaux ne sont plus des foyers, mais des reflets de lumières lointaines : on revient vers le passé au lieu de tendre vers l'inconnu. On délaisse la recherche avec ses dangers pour lui préférer l'habitude avec ses garanties. Le retour au classicisme est symptômatique. Il conduit à refaire moins bien ce que d'autres ont fait ; il indique un tarissement de la force vive, de la personnalité profonde, de la faculté de création. Certes, les œuvres qui en résultent sont loin d'être négligeables. On y surprend du talent, de l'expérience, de la correction. Elles plaisent par des qualités moyennes de bonne tenue, d'écriture surveillée et de goût.
[257] Pourtant, encore que je les prise, me font-elles l'effet de ces ajustements mis à la mode par les Anglais qui, ne pouvant créer une toilette audacieuse, inédite, frissonnante, admirable, aboutissent à nous donner ce vêtement strict, rationnel, parfait : le costume tailleur.
Si je crois à l'avenir du vers libre! Comment n'y pas croire quand les Laforgue, les Régnier, les Griffin, les Moréas, les Kahn, les Van Lerberghe, les Merrill ont fait des œuvres magnifiques et profondes en se servant de cette forme d'art avant eux ignorée ? Ce ne sont point les raisonnements, les considérations documentées, les critiques enthousiastes ou bien hostiles qui aident ou empêchent une réforme de se produire. Ce sont des œuvres réussies ou ratées qui l'imposent ou la ruinent. Or qui oserait encore – à moins d'être de mauvaise foi – rejeter de la littérature française l'Hiver qui vient, Aréthuse, la Chevauchée d'Yeldis, le Pèlerin passionné, les Chansons d'amants, la Chanson d'Eve, les Quatre Saisons ? Ces poèmes s'imposent à l'admiration d'une manière si souveraine que, par le fait qu'ils existent, le vers libre est indestructible.
S'il est vrai qu'à cette heure les jeunes poètes s'éloignent de lui, cela n'a point une importance plus grande que s'ils délaissaient l'alexandrin pour cultiver l'octosyllabe ou le vers de dix pieds. Le vers libre est la plus jeune des plantes du Parnasse ; elle croît parmi des arbustes vieux dont quelques-uns semblent épuisés. Il est à croire que bientôt, quand les poètes de demain ou d'après-demain l'étudieront et la cultiveront encore mieux que leurs aînés, ses graines nouvelles ensemenceront le champ tout entier : lyrisme et drame.
Dire ce que sera la poésie, dans le futur ? J'hésite et pourtant je crois en elle, avec toute ma foi. La poésie me semble devoir aboutir prochainement à un très clair panthéisme. De plus en plus les esprits droits et sains admettent l'unité du monde. Les anciennes distinctions entre l'âme et le corps, entre Dieu et l'univers, s'effacent. L'homme est un fragment de l'architecture mondiale. Il a la conscience et l'intelligence de l'ensemble dont il fait partie. Il découvre les choses, il en limite le mystère, il en pénètre le mécanisme. Au fur et à mesure qu'il les pénètre, s'affirment et l'admiration [258] de la nature, et l'admiration de lui-même. II se sent enveloppé et dominé et en même temps il enveloppe et il domine ; devant la mer qu'il vainc, il édifie les ports ; sur les fleuves qu'il endigue il érige les villes ; pour explorer le ciel il invente mille instruments merveilleux ; pour connaître la matière et scruter son propre être il organise les laboratoires ; il centuple, depuis un siècle, ses forces, ses énergies, sa volonté ; il fait une œuvre colossale qu'il superpose à celle des temps ; il devient en quelque sorte, à force de prodiges, ce Dieu personnel auquel ses ancêtres croyaient. Or, je le demande, est-il possible que l'exaltation lyrique reste longtemps indifférente à un tel déchaînement de puissance humaine et tarde à célébrer un aussi vaste spectacle de grandeur. Le poète n'a qu'à se laisser envahir, à cette heure, par ce qu'il voit, entend, imagine, devine, pour que les œuvres jeunes, frémissantes, nouvelles, sortent de son cœur et de son cerveau. Et son art ne sera ni social, ni scientifique, ni philosophique ; ce sera de l'art tout simple, tel que l'ont compris les époques élues où l'on chantait avec ferveur ce qu'il y avait de plus admirable, de plus caractéristique et de plus héroïque dans chaque temps. On vivra d'accord avec le présent, le plus près possible de l'avenir ; on écrira avec audace et non plus avec prudence ; on n'aura pas la peur de sa propre ivresse et de la rouge et bouillonnante poésie qui la traduira.
Tels sont mes espoirs.
Erstdruck und Druckvorlage
Georges Le Cardonnel & Charles Vellay: La Littérature contemporaine (1905).
Opinions des écrivains de ce temps.
Paris: Société du Mercure de France 1905, S. 256-258.
[PDF]
Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck
(Editionsrichtlinien).
Die Umfrage erschien teilweise zuerst in der Zeitung "Gil Blas",
und zwar nach zwei Ankündigungen
(29. Juli [PDF] u.
5. August 1904 [PDF])
in 36 Folgen vom 7. August 1904 bis zum 28. Juni 1905.
Die Antwort von Verhaeren gehört nicht zu den vorab im "Gil Blas" gedruckten.
Die von Le Cardonnel (1872 – 1941) und Vellay (1876 – 1953) veranstaltete "enquête"
richtete sich an französischsprachige Lyriker,
Romanschriftsteller und Dramatiker. Für jede der drei Gruppen galten
eigene Fragen; die an die Lyriker gerichteten
lauteten: "Quelle est, selon vous, la tendance dominante de la poésie actuelle?
Entre-voyez-vous déjà quelle sera la poésie de demain?" (Préface, S. 6).
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Edition
Lyriktheorie » R. Brandmeyer